Imen, la chamelière de Benguerdane








Benguerdane, commune située à l’extrême Sud-Est tunisien et à quelques kilomètres de la frontière Tuniso-Libyenne, est dominée par un climat extrêmement aride et hostile et où la principale source de revenus des populations est l’élevage des ovins, caprins et dromadaires qui valorisent les larges étendues de parcours désertiques d’El Ouara sur une superficie d'environ 180 000 ha. Elle se situe parmi les zones cibles du projet cofinancé par le FIDA et l’UE « Projet de développement agro-pastoral et des filières associées dans le Gouvernorat de Médenine - PRODEFIL ».

Imen Rezgui, jeune femme de 31 ans, ingénieur agroéconomiste au chômage depuis 5 ans, est un membre actif de la société civile de Benguerdane (Association des commerçants de Benguerdane engagée essentiellement dans la lutte contre l’extrémisme violent). Imen porte un prénom d’origine arabe qui colle parfaitement à sa nature et qui signifie « Foi, Croyance et Conviction ».

Quelques mois après l’obtention de son diplôme, son père disparaissait dans un accident, l’obligeant à rester à la maison pour prendre soin de sa famille d’origine modeste et composée de sa mère et de ses 4 frères et sœurs; ces derniers sont aussi diplômés de l’enseignement supérieur et sans emploi. En 2019, Imen a pris connaissance de l’initiative « Fonds d’Appui aux Porteurs des Projets » financée dans le cadre du projet PRODEFIL ciblant essentiellement les jeunes diplômés, les femmes et les organisations professionnelles. Imen a présenté un projet portant sur l’engraissement des chamelons qui a été accepté par la commission régionale d’attribution des projets « PAP-ENPARD » à la date du 20 février 2019. Le coût total du projet s’élève à 123 723 DT. La contribution du projet a consisté dans l’achat de 35 chamelons pour 50 000 DT soit 35% du coût total du projet. Les autres composantes du projet se répartissent en l’aménagement de l’étable (20 000 DT), les équipements (2 500 DT), le fonds de roulement (49 399 DT) et des frais divers (1 824 DT). La bénéficiaire a couvert sa participation personnelle à travers un crédit auprès du Groupement de Développement Agricole (GDA) El Ouara et Hmada pour l’achat des aliments et par un appui familial.

L’élevage des dromadaires est traditionnellement une activité exclusivement masculine. Ceci n’a pas empêché Imen de se lancer dans cette activité malgré son environnement hostile. Comment une jeune femme d’apparence fragile et sans expérience dans ce domaine a-t’elle réussi dans une entreprise habituellement accomplie par des hommes endurcis ? C’est sans doute le premier cas du genre en Tunisie et en Afrique du Nord. Mais Imen est motivée et tenace; voyant un voisin qui gagne très bien sa vie en faisant ce métier, elle s’est dite « pourquoi pas moi ? »

Imen a démarré son projet en octobre 2019 et a achevé son premier atelier d’engraissement en mai 2020. Les difficultés et les entraves étaient multiples, telles que: (i) la sensibilité extrême du dromadaire qui est un animal qui est en état de stress dû à tout changement; (ii) la taille de l’animal qui rend toute manipulation difficile; (iii) la non-maitrise des techniques de production; (iv) l’absence d’encadrement sanitaire et de protection sanitaire; et (v) la non-disponibilité d’aliments appropriés dans la région.

Face aux difficultés rencontrées, on est en droit de se demander comment Imen a réussi ? Sa ténacité et son acharnement à réussir, son niveau d’éducation qui lui a permis de chercher l’information manquante sur internet, et surtout par la relation qu’elle a développée avec ses animaux. Rappelons que le dromadaire est un animal particulier et ses performances dépendent beaucoup de l’environnement dans lequel il évolue et Imen a réussi dans ce domaine en établissant une relation affective avec ses chamelons.

Par ailleurs, le projet PRODEFIL a recruté un spécialiste de la conduite du dromadaire pour assurer l’accompagnement technique et la formation de la bénéficiaire et ce à travers des visites périodiques mensuelles. L’accompagnement sanitaire, quoi qu’insuffisant, a été assuré par le vétérinaire du Commissariat Régional au Développement Agricole (CRDA) de la délégation. Le GDA El Ouara, par ses conseils et son savoir-faire local, a aussi aidé la bénéficiaire à résoudre une partie des contraintes posées. La contrainte liée à la disponibilité d’aliments spécifiques a été finalement résolue par l’achat d’un concentré de bonne qualité destiné initialement pour les bovins laitiers. Il convient de préciser que récemment des fabricants d’aliments de bétail ont développé des aliments spécifiques au dromadaire.

La durée d’engraissement fut de 6 mois. Les chamelons sevrés pesaient au départ 85 à 120 kg et à la fin 150 à 300 kg, soit un gain de poids moyen sur toute la période de 0,84 kg par jour; ce résultat est conforme aux données avancées par l’Institut des Régions Arides (IRA) (Fiche technico-économique pour un atelier d’engraissement des chamelons). La commercialisation des chamelons s’est faite au bout de 6 mois et pendant une semaine. La commercialisation a été rapide et ce à travers l’annonce faite sur les réseaux sociaux (Facebook) et par contact direct avec les bouchers de la région. A la vente de ses chamelons engraissés, Imen s’est montrée tenace en affaire et a réussi à obtenir de bons prix (2 100 DT par chamelon en moyenne); ce chiffre est en conformité avec les valeurs observées par le projet en collaboration avec le GivLait (Groupement interprofessionnel des viandes et du lait) qui effectue un suivi hebdomadaire des prix des animaux et des intrants dans les différents marchés de la région. Le résultat final est positif car Imen a pu assurer son salaire et celui de deux membres de sa famille (6 400 DT) recrutés comme main-d’œuvre pour une durée de 6 mois et surtout de préserver un budget suffisant (50 000 DT) pour acheter les chamelons nécessaires pour une deuxième bande d’engraissement. Le véritable bénéfice selon Imen est l’expérience acquise dans ce domaine. 

Imen Rezgui, promotrice du projet engraissement des chamelons à Benguerdane



L’expérience d’Imen est maintenant reconnue par son environnement social et les éleveurs de la région. Sans le savoir, Imen a contribué à un changement de mentalité dans son milieu conservateur; elle a montré qu'une femme sans expérience peut aussi réussir dans un domaine traditionnellement entre les mains des hommes. En outre, elle a contribué à vulgariser la pratique d’engraissement des chamelons qui est peu pratiquée dans la région. Des voisins, d’autres jeunes intéressés et voire même des éleveurs lui demandent conseil pour dupliquer son expérience. Imen est membre actif de l’association « Les commerçants de Benguerdane » qui s’intéresse initialement à améliorer l’infrastructure et les conditions du marché des commerçants de la région afin de lutter contre le commerce frontalier illégal mais qui s’oriente maintenant vers des aspects de lutte contre l’extrémisme violent et bénéficie de petits projets financés par le PNUD et d’autres bailleurs de fonds sensibles au problème de la violence.

Forte de cette expérience, Imen, dotée de son capital qu’elle a récupéré du premier atelier, est prête à continuer son aventure. Elle s’unit avec son frère, qui vient de bénéficier d’un microcrédit de 18 000 DT auprès de l’Association de Zarzis pour le Développement Durable et la Coopération Internationale (ADDCI), pour monter un nouvel atelier d’engraissement de 35 à 40 chamelons. En outre, elle planifie de construire une étable appropriée et d’acquérir l’équipement adéquat. L’ADDCI contribue à l’insertion sociale des populations démunies en général et de la femme et les jeunes en particulier, en leur attribuant des microcrédits et en inscrivant les activités de développement dans une approche impliquant la participation effective des populations concernées comme elle contribue à la valorisation du patrimoine culturel, architectural et touristique de la région et œuvre pour promouvoir des actions pour la conservation de l’écosystème.

Deux nouveaux jeunes promoteurs, l’un de Benguerdane et l’autre de Béni Khédache, ont imité Imen et ont soumis au PRODEFIL des projets similaires portant sur l’engraissement des chamelons et que la commission régionale a récemment approuvés.

En signe de reconnaissance et en marge de la fête nationale de la femme célébrée chaque année le jour du 13 août, Imen vient d’être décorée par le Ministre de l’Agriculture et l'Union Tunisienne de l’Agriculture et de la Pêche (UTAP) comme meilleure agricultrice de Médenine.